Internet
: La Charte des Salariés : guide des
bonnes manières.
Surveiller l'activité de ses salariés sur le
réseau Internet n'est pas seulement une possibilité
pour les entreprises. C'est un véritable devoir,
faute à se montrer gravement négligent au regard
de la protection de l'entreprise et de la responsabilité
de celle-ci.
Nous avons présent à l'esprit la récente condamnation de Lucent
Technologies (TGI Marseille, 11 juin 2003),
pour avoir omis de préciser dans sa charte
Internet que le salarié n'avait pas le droit
de créer de pages personnelles à partir des
moyens informatiques mis à sa disposition par
l'entreprise (en l'occurrence, la salarié avait
mis en ligne des contenus diffamatoires à l'encontre
d'une autre société).
N'oublions pas non plus l'affaire
"Kitetoa" (CA Paris 30 octobre 2002),
où la société Tati s'est vue expliquer qu'il
ne fallait pas se plaindre de ce qu'un hacker
malicieux ait pénétré son système d'information
pour y détourner des fichiers contenant des
données personnelles de clients, puisque ces
données étaient accessibles via le site Internet
de la société…
Derrière ces deux décisions
se dessine une nouvelle notion : celle du "bon
père de famille" des temps modernes,
qui est conscient de la nécessité d'assurer
la sécurité du système d'information de son
entreprise, et qui pour ce faire met en place
les moyens humains, financiers, et organisationnels
nécessaires. La dépendance des entreprises à
leur système d'information est devenue très
forte, et il est étonnant de constater à quel
point le risque afférent à un dysfonctionnement
ou à une atteinte au système d'information est
sous-estimé, voire ignoré, par de nombreux dirigeants.
Beaucoup d'entreprises, il
est vrai, se sont d'ores et déjà dotées d'un
responsable de la sécurité des systèmes d'information.
Mais ce n'est pas tout : il leur faut un budget,
et plus encore il leur faut recueillir l'adhésion
de tous à une véritable politique de sécurité
informatique, ce qui suppose l'implication du
management de l'entreprise à tous les niveaux.
L'un des outils de cette sécurité est précisément
la "charte Internet", qui,
plus qu'un guide de bonne conduite, est un véritable
contrat qui décrit les droits et les obligations
de chacun au regard de l'utilisation des moyens
informatiques et réseau de l'entreprise.
La mise en œuvre d'une telle charte soulève
beaucoup de questionnements de la part de ceux
qui en ont la charge : est-ce que je peux, est-ce
que je dois, et comment faire, dans cet imbroglio
de recommandations et de décisions apparemment
contradictoires ? Il nous semble que certaines
solutions commencent à se dégager, qui certes
ne sont pas parfaites - il s'agit encore d'un
domaine très nouveau - mais permettent de mettre
en œuvre un document efficace et utile. Nous
vous livrons ici trois principes qui sont à
notre sens fondamentaux :
Premier principe : transparence
et discussion collective
Nous parlions à l'instant d'un
"contrat", qui fixe les droits et
les obligations de chacun en matière d'utilisation
des moyens informatiques de l'entreprise. Mais
attention, il ne s'agit pas d'un avenant au
contrat de travail, qui, imposé alors que le
salarié est déjà en état de subordination, aurait
une valeur bien faible en cas de litige.
La charte doit porter à la connaissance
de l'ensemble des salariés de façon transparente
les mesures de contrôle qui sont exercées à
leur égard, conformément à l'article L121-8
du Code du Travail.
Elle doit de plus faire l'objet d'une
discussion avec les organes représentatifs du
personnel, et être ensuite annexée au règlement
intérieur de l'entreprise. Ses dispositions
seront alors opposables aux salariés, et leur
violation pourra le cas échéant fonder des mesures
disciplinaires.
Second principe : précision
et mesure
Interdire totalement aux salariés
l'accès à Internet pour des fins autres que
professionnelles est à notre avis plus dangereux
qu'autre chose car, au regard tant de la jurisprudence
récente que des positions de la CNIL, il est
peu probable qu'un tribunal retienne que cette
interdiction soit justifiée. Tout salarié dispose
d'une sphère d'intimité à son lieu et son temps
de travail et, de la même façon que l'utilisation
à des fins personnelles du téléphone est tolérée,
celle de l'Internet doit l'être aussi.
Pour autant, il faut en fixer les limites,
et le faire de façon précise : interdiction
de participer à des forums ou à des chats, interdiction
de créer des pages personnelles, interdiction
d'accéder à tout site illicite ou à caractère
pornographique, respect de la propriété intellectuelle,
interdiction d'installer des logiciels piratés
ou non autorisés par la DSI…
De la même façon, les salariés seront
informés des diverses mesures de surveillance
et de filtrage mises en place par la DSI : blocage
des fichiers supérieurs à une certaine taille,
veille des sites visités, mesure du temps passé
sur Internet…
Troisième principe : définir
clairement la procédure relative aux messages
"privés"
Au prétexte que les e-mail
"personnels" seraient assimilables
à de la correspondance privée, l'entreprise
ne pourrait pas les ouvrir, faute à se rendre
coupable de l'infraction de violation des correspondances.
Cette position est à notre sens parfaitement
irréaliste : il suffirait que le salarié accompagne
son message de la mention "personnel"
pour envoyer en toute impunité à un concurrent
de l'entreprise par un simple e-mail tous ses
fichiers clients et quelques autres informations
stratégiques !
L'entreprise doit pouvoir surveiller toute
correspondance qui transite par le réseau qu'elle
met à disposition de ses salariés, charge à
ceux ci, exerçant leur bon sens, de ne pas faire
transiter sur un réseau qui est de toutes façons
ouvert à tous vents des informations de nature
privée et confidentielle.
Le vrai problème, qui a bien été vu par la CNIL,
est plutôt de régir le statut des administrateurs
systèmes qui sont amenés à avoir connaissance
de ces messages. Il faut en effet éviter que
ceux-ci, soumis à la pression de leur hiérarchie,
ne se voient obligés de dévoiler des informations
qui n'ont aucun rapport avec l'activité professionnelle
du salarié mais pourraient être utilisées à
son encontre (informations sur son état de santé
par exemple).
Les administrateurs systèmes
doivent donc :
- recevoir des instructions précises concernant
les messages dont ils peuvent faire état à d'autres
membres de l'entreprise : seuls les messages
ayant un rapport avec l'activité professionnelle
ou les intérêts de l'entreprise sont dans ce
cas, et l'on conçoit bien qu'il y a là une petite
difficulté dans la mesure où une telle appréciation
peut se révéler très subjective ;
- d'autre part être protégés, de sorte
à ne pas pouvoir faire l'objet de sanctions
disciplinaires s'ils refusent, dans le cadre
défini précédemment, de divulguer certains messages
à leur hiérarchie. Le sujet est évidemment là
aussi très délicat, compte tenu du lien de subordination
de l'administrateur système à l'entreprise qui
l'emploie. Néanmoins, et en attendant que celui-ci
bénéficie d'une protection légale (ce qui devrait
à notre avis être le cas à terme), une protection
contractuelle efficace peut être organisée.
Voici, brièvement résumés,
quelques principes qui permettent de donner
à la charte Internet de l'entreprise cohérence
et efficacité. Leur mise en œuvre est bien sûr
largement dépendante du métier de l'entreprise
et des salariés concernés, selon le sacro-saint
principe dit de "proportionnalité"
(article L120-2 du Code du Travail), que nous
rappellerons pour conclure et qui doit sans
cesse guider la main du rédacteur de charte
… :
"Nul ne peut apporter aux droits
des personnes et aux libertés individuelles
et collectives de restrictions qui ne seraient
pas justifiées par la nature de la tâche à accomplir
ni proportionnées au but recherché"
Novembre 2003.
Me
Isabelle Renard Avocat Associée, August&Debouzy